Napoléon à Sainte-Hélène : naissance d'un mythe | Les Coulisses de l'Histoire
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08 Mai Napoléon à Sainte-Hélène : naissance d’un mythe

En ce moment et jusqu’au 24 juillet 2016 se tient au Musée des Invalides l’exposition « Napoléon à Sainte-Hélène – La conquête de la mémoire ». Organisée à l’occasion de la restauration des meubles de Longwood House (occupée par Napoléon les 5 dernières années de sa vie), l’exposition présente le mobilier qui entourait l’Empereur au moment de son exil et de sa mort. On peut également y voir les vestiges impériaux, que Napoléon avait réussi à emporter avec lui, et qui entrent en résonance avec la précarité de sa condition de prisonnier.

Grâce à une reconstitution fidèle de la dernière résidence de Napoléon, le visiteur parvient à se familiariser avec cet empereur déchu, Prométhée des temps modernes, qui occupa ses dernières années à construire sa légende, loin de tous.

Petit retour en arrière.

Des Tuileries à Sainte-Hélène

Waterloo. 18 juin 1815. L’armée Française commandée par Napoléon Ier est défaite par les Britanniques, les Néerlandais et les Prussiens. Rentré à Paris, Napoléon abdique pour la seconde fois sous la pression des deux Chambres (il avait abdiqué une première fois le 6 avril 1814 après la retraite de Russie. Il avait alors été envoyé en exil sur l’île d’Elbe d’où il s’était enfui. Il était parvenu à regagner son trône pour 100 jours jusqu’à la défaite de Waterloo).

Napoléon écrit : « Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n’en avoir jamais voulu qu’à ma personne. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. Je proclame mon fils sous le nom de Napoléon II, empereur des Français. »  Mais le 25 juin, le roi Louis XVIII rentre en France et Napoléon II, alors âgé de 4 ans,  en exil en Autriche avec sa mère, ne règnera jamais.

« Ma vie politique est terminée » constate Napoléon lucide et résigné. Pour autant, l’empereur déchu n’est pas un homme fini. Il veut repartir à zéro. Il a même choisi sa terre d’asile : l’Amérique. A l’époque, le Nouveau Monde est l’objet de tous les fantasmes, y compris ceux de Napoléon. Au sommet de sa gloire, il avait même pensé y créer un empire colonial depuis la Louisiane. Mais désormais, plus question de conquête. S’il traverse l’Atlantique, c’est pour refaire sa vie. Caulaincourt, son compagnon d’armes, et son frère Joseph y ont déjà acheté des terrains, près de Philadelphie.

Le gouvernement provisoire français, ravi de le voir partir, demande aux Anglais un laissez-passer pour qu’il puisse franchir le blocus maritime et gagner le port de Boston, aux États-Unis. En attendant ce sésame, le général Bertrand, grand maréchal du palais, est chargé des préparatifs. Il récupère des tableaux de famille au Louvre, le service en porcelaine de Sèvres, de l’argenterie et des meubles de ses différentes résidences… Napoléon, homme d’habitudes, veut pouvoir se sentir chez lui.

Dans sa résidence de Malmaison, Napoléon, s’organise pour que le clan Bonaparte le rejoigne, gère le transfert de plusieurs millions de francs et planifie sa reconversion. Fini la politique, il se consacrera à la science, son autre grand amour ! Il pioche dans les collections nationales des centaines de livres et de cartes sur les Amériques et charge le savant Arago d’acheter des instruments scientifiques. Son objectif est d’étudier les grands phénomènes du globe : la physique, la météorologie, la géographie…

Mais la France est encore en guerre, et les Prussiens, aux portes de Paris, veulent se saisir de l’Empereur déchu. Il faut partir, même si tout n’est pas prêt, même si l’indispensable laissez-passer manque toujours, même si le doute s’installe. Le 29 juin, Bonaparte et sa suite de 60 personnes partent pour Rochefort, sur la côte Atlantique. Mais les laissez-passer n’arrivent toujours pas.

Napoléon attend, perdant un peu plus d’espoir chaque jour. Son frère Joseph, qui lui ressemble, lui offre de prendre sa place pour qu’il parte incognito ; on lui propose aussi d’embarquer caché dans un tonneau d’eau-de-vie. Mais Napoléon n’est pas Louis XVI : il ne partira pas en cachette comme le fit le roi à Varennes. Drapé dans sa fierté, l’empereur refuse. Comprenant qu’il n’aura jamais l’autorisation de partir, il demande l’hospitalité à l’Angleterre, son pire ennemi.  Le 15 juillet, il embarque sur le Bellerophon  et dit du même coup adieu à la France et à son rêve américain. Il pense trouver asile en Grande-Bretagne, mais ses hôtes vont lui choisir une toute autre destination : l’Ile Sainte-Hélène, possession britannique perdue au milieu de l’Atlantique Sud à plus de 7.000 kilomètres de Paris. De quoi décourager toute tentative d’évasion.

L’île prison

"C’est fini : Napoléon Ier à Sainte-Hélène", d'Oscar Rex

« C’est fini : Napoléon Ier à Sainte-Hélène », d’Oscar Rex

Les puissances européennes considèrent l’empereur déchu comme un prisonnier. La Grande-Bretagne est désignée responsable de sa garde. C’est le lieutenant général Sir Hudson Lowe aux ordres directs du ministre anglais de la Guerre et des Colonies qui se charge de surveiller Napoléon. Les deux hommes ne s’apprécient pas et leurs rares entrevues se termineront en disputes. Hudson Lowe refuse à Napoléon son titre de « Sire ». Il persiste à l’appeler « Général » et multiplie les vexations. Pour quitter l’enceinte où il est libre de ses mouvements, Napoléon doit être accompagné d’un officier anglais. Il s’y refuse. Il ne va pas non plus aux dîners du gouverneur de l’île où il ne serait pas traité en Empereur. Il laisse, autour de lui, l’espace se resserrer comme un étau.

La conquête de la mémoire

A Sainte-Hélène, l’Empereur est réduit à l’inaction autant par ses geôliers que de son propre fait. Il règne à Longwood House, une atmosphère d’inéluctable déchéance. Le passé prend ainsi chaque jour plus de valeur pour Napoléon qui ressasse ses gloires et conquêtes passées. Il dicte alors à marche forcée ses mémoires à quatre de ses fidèles l’ayant accompagné sur l’île :  le comte de Las Cases, le général Gourgaud, le général Bertrand et le comte de Montholon. L’Histoire devient ainsi son ultime champ de bataille et la mémoire son ultime conquête. Grand admirateur de Jules César, il veut écrire sa propre « Guerre des Gaules ». A Longwood, l’empereur se met en scène, expliquant même au comte de Montholon: « Si Jésus Christ n’était pas mort sur la croix, il ne serait pas Dieu ».

La dernière heure

Le moral et la santé de Napoléon se dégradent rapidement à partir de 1817. Il écrit dans son testament : « Je meurs prématurément assassiné par l’oligarchie anglaise et son sicaire [Lowe]; le peuple anglais ne tardera pas à me venger ». L’ex-empereur meurt le 5 mai 1821 à 17h49. Son premier valet de chambre Marchand l’accompagne dans ses derniers instants.

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                                         Napoléon Ier sur son lit de mort par Jean-Baptiste Mauzaisse

Après l’autopsie, pratiquée par le Docteur Antommarchi, le corps de Napoléon est exposé dans la chambre à coucher. Les Anglais lui rendent les hommages dus à un général. Placé dans quatre cercueils emboîtés, le corps de l’Empereur est ensuite mis en terre le 9 mai dans la vallée du Géranium, un vallon verdoyant qu’aimait particulièrement Napoléon. Les Français souhaiteraient faire inscrire sur la tombe « Napoléon. Né à Ajaccio le 15 août 1769, mort à Sainte-Hélène le 5 mai 1821 » mais le gouverneur tient à y apposer le nom de Bonaparte. Cette ultime vexation ne trouve pas d’issue. La tombe est donc laissée vierge.

Mort de l’homme, naissance de la légende

Le 27 mai 1821, les proches de Napoléon quittent Sainte-Hélène pour la France. Ils emportent les manuscrits de ses Mémoires, son testament, son masque mortuaire, des dizaines d’objets marqués par sa présence ainsi que leurs propres souvenirs… de quoi nourrir la légende napoléonienne pour les années à venir. Les témoins de l’exil de Napoléon font en effet connaître sans relâche l’histoire de son règne telle qu’il l’a lui-même dictée mais aussi les tribulations de ses dernières années. Mèches de cheveux ou feuilles des saules du tombeau deviennent les reliques d’un culte nouveau.

Le retour de la dépouille en France

En 1840, le roi des Français Louis-Philippe Ier, dans une volonté de cohésion nationale, fait rapatrier le corps de Napoléon en France avec l’accord de la reine Victoria. Il envoie à Sainte-Hélène son fils le prince de Joinville, en quête de l’illustre dépouille. L’expédition rassemble la plupart des témoins de l’exil. Le cercueil arrive en France le 10 décembre 1840. Le sarcophage est d’abord exposé dans une chapelle du Dôme des Invalides jusqu’à son transfert dans la crypte monumentale en 1861.

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Tombeau de Napoléon aux Invalides (Thesupermat – CC-BY-SA)

Napoléon repose donc à Paris comme il l’avait souhaité dans son testament : «Je souhaite reposer au bord de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé.»

A moins que… ce ne soit pas son corps qui ait été rapatrié en 1840… mais ça c’est une autre histoire dont je vous parlerai une prochaine fois.

Photo de couverture: affiche de l’exposition « Napoléon à Sainte-Hélène – La Conquête de la mémoire » du 6 avril au 24 juillet 2016

2 Comments
  • Hélène Harriet
    Publié à 12:17h, 09 mai Répondre

    très bel article.. et en plus un peu de suspens à la fin. BRAVO!!

  • Et si l'Aiglon avait défié son père? | Les Coulisses de l'Histoire
    Publié à 18:06h, 29 mai Répondre

    […] de Sainte-Hélène où il aura tout le temps de construire sa légende avant de mourir en 1821 (cf. article du 8 mai). Quoiqu’il en soit, Napoléon II restera pour l’histoire celui qui a « régné » 20 […]

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