La double vie d'Émile Zola | Les Coulisses de l'Histoire
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24 Sep La double vie d’Émile Zola

« Cézanne et moi », le dernier film de Danièle Thompson qui relate l’histoire d’amitié tumultueuse entre Paul Cézanne et Émile Zola (incarnés respectivement par Guillaume Gallienne et Guillaume Canet) est actuellement dans les salles. L’occasion pour moi de revenir sur un aspect méconnu du romancier, la double vie qu’il mena à la fin de sa vie. Mais parlons tout d’abord de son amitié avec Paul Cézanne.

Une étonnante amitié entre deux immenses artistes

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Affiche du film « Cézanne et moi »

Entre le peintre impressionniste, précurseur du cubisme et l’homme de lettres engagé, il y a 40 ans d’amitié, d’admiration respective mais aussi de rivalité. Paul Cézanne et Émile Zola se rencontrent en 1852 au collège Bourbon d’Aix-en-Provence alors qu’ils sont encore adolescents. Ils deviennent très vite inséparables, s’encourageant mutuellement dans leurs passions respectives, la peinture pour l’un, l’écriture pour l’autre. Devenus adultes, ils migrent tous deux vers Paris, ville de tous les possibles pour les artistes. Mais tandis que dès 1877, Émile Zola connaît son premier grand succès avec L’Assomoir, les toiles de Paul Cézanne sont régulièrement rejetées par l’académie des Beaux-Arts. Alors que l’écrivain se fond peu à peu dans la société bourgeoise du XIXème siècle et en adopte les codes, le peintre s’enferme dans son rôle d’artiste maudit ayant échoué aux yeux du monde. Leur amitié a-t-elle résisté à cette divergence de parcours? Je vous encourage à aller voir ce très beau film de Danièle Thompson pour le découvrir.

Quoi qu’il en soit, Paul Cézanne eut une influence considérable sur la vie d’Émile Zola puisque c’est lui qui lui présenta sa future femme Alexandrine. Paul fût même le témoin d’Émile à leur mariage. Pour le plus grand malheur des deux époux, le couple restera stérile. Pourtant, avant de rencontrer Émile, Alexandrine avait déjà eu un enfant naturel (une fille) qu’elle dût abandonner à l’assistance sociale, faute de moyens financiers.

Le démon de midi

En 1888, Émile Zola approche de la cinquantaine. Il est riche et célèbre mais au fond de lui, il se sent déprimé. C’est la période des regrets et de la lassitude. Il se demande s’il n’a pas raté sa vie. C’est à ce moment là qu’Alexandrine embauche comme femme de chambre une jeune fille de 21 ans du nom de Jeanne Rozerot. Le romancier en tombe éperdument amoureux et trompe Alexandrine pour la première fois. Son amour est d’autant plus fort que Jeanne lui donne 2 enfants : une fille Denise, née en 1889, et un garçon Jacques, né en 1891.

Émile installe sa maîtresse non loin du domicile conjugal dans un petit appartement au coin de la rue Blanche. Alexandrine ne se doute de rien pendant 3 ans alors que tout Paris ne parle que de ça, l’écrivain s’affichant régulièrement en compagnie de Jeanne dans les cabarets parisiens. Le 10 novembre 1891, Alexandrine reçoit une lettre anonyme d’une âme malintentionnée lui révélant le pot aux roses. Humiliée, Alexandrine est furieuse et somme Émile de quitter sa maîtresse, mais ce dernier, tout à sa joie d’une paternité comblée, s’y refuse.

C’est à cette période qu’il écrit Le Docteur Pascal, l’histoire d’un médecin âgé de 59 ans qui a consacré sa vie au travail et qui a oublié d’aimer. Il tombe amoureux de sa nièce âgée de 25 ans et sa vie bascule. Émile est indélicat au point de dédier ce livre à Alexandrine, qui , on s’en doute, le vit plutôt mal. Mais faisant mauvaise fortune bon cœur, elle finit par accepter la solution. Après tout, c’est elle Madame Zola. C’est elle qui partage la gloire de son mari alors que Jeanne ne vit que dans l’ombre. La culpabilité de ne pas avoir pu donner d’enfants à son mari a sans doute dû aider Alexandrine à s’accommoder de ce ménage à 3.

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Alexandrine Zola (à gauche) Emile Zola, Jeanne    Rozerot et leurs enfants (à droite)

Où comment la famille de l’ombre devint la famille officielle

Le 29 septembre 1902, Émile est retrouvé mort intoxiqué par la cheminée de sa chambre. Alexandrine a survécu. Elle fait immédiatement prévenir Jeanne. Au moment des obsèques, elle accepte que des photos des 2 enfants et de leur mère soient déposées dans le cercueil alors qu’elle aurait pu s’approprier la dépouille de son défunt mari. Anonymes parmi la foule, Jeanne, Denise et Jacques ne peuvent s’approcher du cercueil pendant l’enterrement.

Après la mort de l’écrivain, Alexandrine prend Jeanne sous sa protection et lui verse une rente régulière alors qu’Émile n’avait pris aucune disposition particulière à ce sujet. Les deux femmes entretiennent une correspondance cordiale et amicale dans laquelle Alexandrine désigne Denise et Jacques sous le terme « nos enfants« . En 1906, elle lance une procédure auprès du Conseil d’État pour qu’ils puissent prendre le nom de Zola. Et lorsque Jeanne meurt en 1914, c’est Alexandrine qui s’occupe d’eux jusqu’à sa propre disparition en 1925. Dans son testament, elle fait des enfants de Zola, les héritiers des droits d’auteur de leur père. Quelle noblesse et quelle intelligence du cœur de la part de cette femme qui fut bafouée plusieurs années durant par son mari frappé par le démon de midi !

Si vous souhaitez creuser la question de la double vie d’Emile Zola, je ne peux que vous conseiller de lire l’excellent livre de Clémentine Portier-Kaltenbach : Embrouilles familiales de l’Histoire de France qui m’a en grande partie inspiré pour cet article.

Photo de couverture: Emile Zola (Wikimedia Commons/Nadar)

 

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